Découvrez un auteur culte - Le Nouvel Observateur (29 avril 2004 - N°2060)
Signé monnier
Créateur d'un univers aussi singulier que cinglé, le romancier toulousain Alain monnier publie «Parpot le bienheureux»
Une drogue dure, les livres d'Alain monnier. Ouvert dans une chambre d'hôtel par un matin glacé à Montpellier, «Signé Parpot», le tout premier d'entre eux, fut en ce qui nous concerne achevé d'une traite et comme sous hypnose, tout rendez-vous annulé. Inexplicablement ignoré par la quasi-totalité de la critique parisienne, ce Toulousain de 50ans auteur de six romans incroyablement singuliers, déconcertants de drôlerie et de démence totale, compte pourtant de fervents aficionados. A commencer par le philosophe Jean-Claude Michéa, publié par les mêmes exigeantes Editions Climats, et dont le conseil nous plongea l'an passé dans cette addiction immédiate et définitive.
Aujourd'hui, Alain monnier publie «Parpot le bienheureux», dernier opus d'une trilogie entamée en 1994. Sans doute est-il l'un des rares auteurs aujourd'hui à pouvoir s'enorgueillir d'avoir créé un genre. Le thriller épistolaire, pour faire vite. Mêlant billets doux, lettres administratives, extraits de journaux intimes, coupures de presse locale et factures de garage, cet admirateur de Kafka et de la littérature de l'Est séquestre son lecteur dans les irrésistibles délires d'un harceleur dénommé Barthélémy Parpot. Un bonhomme lunaire à la Sempé, naïf, pot de colle et ressasseur, qui se transformerait au fil des pages en terrifiant Richard Durn. Un éditeur parisien recevant le manuscrit du premier «Parpot» avait voulu le relooker en «Silence des agneaux». Alain monnier essaiera bien de rajouter quelques lames de rasoir, et puis renoncera. Pour cet ingénieur en travaux publics employé à la chambre de commerce de Toulouse, ses livres sont «un luxe, de l'envie pure». Leur force, c'est justement l'insoutenable banalité de l'être.Pas question d'y toucher.
Avec la même originalité, il s'est essayé en 2000 au roman orwellien avec «Survivance». Un an auparavant, dans un registre encore différent il publiait «les Ombres d'Hannah», dostoïevskiens «carnets du souterrain», décrivant la passion séraphique d'un abject Monsieur Homais pour une clandestine épousée de force. Au fil d'un récit franchement inquiétant, la victime surpassait son bourreau en perversité lui infligeant sadiquement, chaque nuit, le récit détaillé de ses débordements sensuels passés. La victime persécutrice, véritable abcès de fixation créatrice pour Alain monnier, qui avec ces remarquables «Ombres d'Hannah» livrait au fond le côté obscur du très étrange univers Parpot.
L'avant-dernier opus de la série, c'était un peu «les Liaisons dangereuses»
version bouffonne, avec un Parpot terrifiant de bonne volonté nigaude, traquant
une malheureuse Claudine Courvoisier, employée de bureau de son état. Cette fois
«Parpot le bienheureux» cherche frénétiquement la foi, harcelant pour ce faire
pape, rabbins et imams toulousains. S'essayant à la théologie spontanée, il
s'emporte contre un bon Dieu vu en inventeur pervers de la téléréalité - ne
fut-il pas le premier à observer ses créatures se déchirer dans le Loft
terrestre? - et finit par épouser une nonne polonaise.
«Si Bartleby pouvait dire autre chose que "I would prefer not to", ça
donnerait forcément l'univers de Parpot», résume un Jean-Claude Michéa très
admiratif. Appelé lui aussi à se prononcer sur le cas Parpot, le romancier
Philippe Muray, autre «monnier
maniac» de prestige, sort l'artillerie lourde. «Alain
monnier est le
Proust ou l'Homère du handicap mental devenu civilisation ordinaire. C'est le
romancier de la vie tortionnaire et innocente. Avant lui, personne n'avait
jamais fait ça.» Comble du culte,
monnier est un auteur
culte pour auteurs cultes. Heureuse nouvelle toutefois, vous le trouverez aussi
chez vos libraires.
«Parpot le bienheureux», par Alain
monnier,
Climats, 192 p., 16 euros.
Alain
monnier,
50 ans, vit à Toulouse. Il est l'auteur de 6 romans publiés aux Editions
Climats, et notamment de «Signé Parpot» et «Côté jardin».
Aude Lancelin